L’Histoire de Kieu et la Jeunesse


I. INTRODUCTION

L’UNESCO a consacré Nguyễn Trãi (1380-1442) un des plus grands hommes, et Nguyễn Du (1766-1820) un des plus grands poètes de l ‘humanité. Le poème Kiêu, monument de la littérature internationale a été traduit en plus de 30 langues : Anglais (nombreuses versions dont celle de Huynh Sanh Thông qui a obtenu le Prix Mac Arthur, publiée par l’Université de yale, USA), Français (une dizaine de versions, dont celle de Xuân Viêt et Xuân Phúc publiée sous les auspices de l’UNESCO, Ed. Gallimard), Chinois (Pékin, ce qui est plutôt étonnant, car le sujet est tiré d’un roman chinois, que les Chinois ne lisent guère), Russe, Allemand, Japonais, Polonais, Tschécoslovaque, Bulgare, Roumain, Mandchou, Grec … Il fait ainsi partie du patrimoine culturel international.

Le but de cette étude est de présenter aux lecteurs, surtout aux jeunes de la diaspora un chef-d’œuvre international dont ils peuvent être fiers, car Nguyễn Du figure parmi les plus grands poètes du monde et de tous les temps; non seulement pour son talent littéraire, son génie poétique, sa sensibilité, mais aussi pour sa spiritualité, puisée dans les grands courants de pensées, qui le fait sortir du cadre étroit d’un seul pays.

Ce poème national du Viêt-nam écrit en chữ nôm, raconte une histoire d’amour. L’intrigue est fort simple: deux jeunes gens qui s’étaient promis l’un à l’autre furent séparés par quinze années d’épreuves. La jeune fille du nom de Kiều passa par les pires malheurs, y compris la prostitution, mais garda son cœur toujours pur et toujours fidèle. C’est ce calvaire qu’elle gravit avec un courage sublime qui forme la trame de l ‘histoire. Sur ce fond, le poète Nguyễn Du qui incarna l’âme vietnamienne versa des trésors de beauté, de sensibilité, de délicatesse, peignant en même temps des types éternels d’humanité. Son poème réveilla et réveille encore dans l’âme du peuple vietnamien de telles résonances qu’il est devenu non seulement un poème national, mais encore une sorte de Bible culturelle’ où chacun aime à se reporter aux heures de joie ou de tristesse, de désespoir ou d’amour” car il est présent dans toutes les circonstances de la vie:

– Tel révolutionnaire, ou “Boat People” viêtnamien, après avoir tout perdu, obligé de s’exiler loin de la patrie, emporte dans ses bagages le “Truyện Kiều” et l’Histoire du Viêt-nam, Il se demande avec amertume:


Khi sao phong gấm rủ là

Giờ sao tan tác như hoa giữa đường… (v. 1235)

Naguère, encore couvée dans la soie et le brocart, maintenant, jetée au milieu du chemin comme une fleur fanée …


Hoa trôi man mác biết là về đâu? (v. 1050)

Ces fleurs qui flottaient éparses à la dérive, où pourraient-elles bien échouer?

Il se lamente:


Lênh đênh đâu nữa cũng là lênh đênh (v.2020)

A la dérive qu’elle flotte ici ou là, c’est toujours une destinée à la dérive.

Cependant il garde confiance, car un bon comportement pourrait changer la rigueur de son Karma (v. 2723):


Còn nhiều hưởng thụ về lâu

Duyên xưa đầy đặn, phúc sau dồi dào

De nombreuses faveurs vous seront dispensées, l’hymen d’autrefois s’accomplira, les bonheurs futurs échoiront en abondance.

– Le jeune amoureux et la jeune amoureuse, le soir du coup de foudre, s’interrogent en soupirant (v. 181):


Người đâu gặp gỡ làm chi

Trăm năm biết có duyên gì hay không ?

Et vous, qui êtes-vous? Pourquoi vous-ai je rencontré. Un lien prédestiné doit-il nous unir pour la vie?

– Le jeune cœur qui languissait (v. 365):


Sông Tương một dải nung sừ

Bên trông đầu nọ, bên chờ cuối kia

Le fleuve Tuong s’étalait, dans toute son immensité,

L’un attendait en aval, l’autre en amont soupirait.

– “La croyance populaire voit encore dans ce long poème une sorte de livre sacré où peut se déchiffrer pour chacun son propre sort. Ainsi, il n’est pas rare, surtout dans les régions où la tradition se conserve, de voir des personnes, même cultivées, à propos de l’issue future d’une entreprise, d’une demande en mariage, d’un examen à passer, invoquer le poète et les principaux personnages du roman, ouvrir ensuite au hasard un exemplaire du poème et y chercher le message de l’avenir comme on fait en Occident avec un jeu de cartes. Chose curieuse, le message contenu souvent dans deux ou quatre vers suivant la demande de l’intéressé se prête toujours à une interprétation qu’on peut considérer, avec plus ou moins de vraisemblance, comme la réponse du Destin”(3), On tire 1 ‘horoscope de Kiều (bói Kiều) après cette prière rituelle “Je prie le Roi Từ Hải, je prie la bonzesse Giác Duyên, je prie la Déesse Thúy Kiều.

Un ancien officier de l’armée du Sud, du nom de CM, dans un camp de rééducation, tomba sur ces vers qui mentionnent son nom:


Nghìn tầm nhớ bóng tùng quên,

Tuyết sương che chở cho thân cát đằng (v. 901-902)

Du haut de ses mille tarn (pieds), que la couvre de son ombrage le pin magnanime. Contre la neige et le frimas, que soit protégée la frêle liane!

On interpréta pour lui son horoscope ainsi:

– Vous bénéficiez d’une haute protection, n’avez rien à craindre. Effectivement il fut libéré le lendemain grâce à un puissant appui (4).

Dans ce grand roman aux mille péripéties de la vie, on trouve toujours un passage qui correspond à notre situation.

Se délectant simplement de sa beauté, quantité de gens pleins d’une véritable ferveur connaissent par cœur et in extenso le poème de 3254 vers. D’autres moins doués en retiennent de longs passages et les récitent pour leur plaisir. L’Empereur, le Président, le plus fin des lettrés comme l’homme inculte de la campagne, l’ingénieur, le savant comme l’ouvrier, le manœuvre ou la porteuse d’eau, tous au Viêt-nam, admirent ce poème dont les beaux vers font venir aux lèvres “comme un goût de miel”. Shakespeare aurait dit: “le lait de la tendresse humaine”.

Il est la saveur de notre langue et la beauté de notre âme, le miel de notre peuple, le pivot, l’épine dorsale de notre culture, la cristallisation dé traditions poétiques et culturelles de notre pays.

(1) Helen West, Inside Guide of Vietnam, APA Publication 1991, p.134 : “The tale of Kieu is considered THE CULTURAL BIBLE, and window of the soul of Vietnamese people, has also been acclaimed by non Vietnamese and translated into other major languages.”

(2), (3) Nghiêm Xuân Việt, Xuân Phúc, Essai sur Kim Vân Kiều

(4) Confert Lê Hữu Mục, Những ngày vui buồn trong lao tù Cộng sản, Vietnam, Montréal 1984.

II. RESUME DE L’OEUVRE

L’intrigue est simple. Cependant le lecteur est avisé qu’au Vietnam comme en Chine subsiste la famille patriarcale et que la polygamie, sans être la règle, est tolérée par les mœurs. Cet avertissement permettra au lecteur de suivre l’histoire sans surprise.

Le sujet du poème est tiré d’un médiocre roman chinois, mais on sera simplement juste envers Nguy?n Du en déclarant tout de suite qu’il n’est pas moins original en tirant le sujet de son long poème d’un roman chinois de second ordre que Corneille en empruntant le sujet du Cid au Romancero espagnol ou que la Fontaine en puisant le sujet de ses fables chez Esope. André Maurois a dit: “Le sujet n’est rien, c’est la forme qui assure la valeur, la durée des œuvres”.(1)

C’est pourquoi le Truyên Kiều, comme le Cid, n’est pas une traduction, c’est une véritable création.

Résumé de l’ œuvre. Sous la dynastie de Minh (Ming) en Chine”, dans la période de Gia-tinh (Jiajing) (1522-1567) vivait un brave homme de bourgeois du nom de Vuong. Il avait deux filles, Ki?u et Vân, et un garçon, Quan. L’ainée Ki?u, l’héroïne du poème, était belle à rendre les fleurs jalouses, à renverser par la puissance d’un sourire citadelles et empires. Pourvue de tous les dons, elle cultivait avec un égal bonheur poésie, peinture, luth, musique, et création musicale (v. 15-38).

Au cours d’une visite printanière aux tombeaux, une sorte de Toussaint (v. 39-58), elle pleura sur la tombe d’une ancienne courtisane Ð?m Tiên qui devait lui apparaître en songe par la suite pour lui annoncer son infortuné destin. Elle entrevit un jeune homme du nom de Kim (v.133-170; 181-182; 243-568), les deux jeunes gens s’aimèrent d’abord en secret sans s’être parlé, puis se revirent pour échanger des serments d’amour pour les trois existences devant la splendeur de la lune.

Un deuil, la mort de son oncle rappela le jeune Kim à son village lointain et ce fut la grande douleur de la séparation. Le jeune Kim parti, une dénonciation calomnieuse traina le père de la jeune fille en prison. Pour sauver son père, Kiêu s’offrit de se vendre pour devenir la femme de second rang d’un certain Mã Giám Sinh (l’étudiant du nom de Mã).

Avant de quitter le foyer paternel, elle recommande à genoux à sa sœur Vân d’épouser à sa place son fiancé Kim, pour payer ainsi pour elle sa dette d’amour (v. 693-758). Elle fait route pour Lâm-Truy (v.907-918) domicile de son “mari”, dans la brume et sous la bise d’automne. A l’arrivée, c’est la “Maison Verte”. Elle comprend le stratagème de la tenancière Tu-ba et de son “mari” souteneur, et tente de se suicider. Tú-bà cherche à l’amadouer, promet de ne plus la contraindre à des amours passagères. Elle attendra tranquillement un parti convenable, un fils de famille, dans le Pavillon de Ngân-Bích (v. 1033-1054)

Tú-bà envoie un suborneur à la mise élégante, à l’aspect soigné, piéger Kiều en organisant la fuite. Rattrapée par Tú-bà, fouettée, ruisselante de sang, elle promet de se corriger de ce reste de pureté qui subsiste encore en elle.

Dans la “Maison Verte” s’abaissent les rideaux roses (v. 1227-1268). Un jeune lettré, riche, noceur, Thúc Sinh (v. 1275-1368) tombe éperdument amoureux d’elle: rachète sa liberté, l’épousa en second rang. Après un an de bonheur tranquille, Kiều inquiète conseille à Thúc Sinh de revenir au foyer pour prendre des nouvelles de la dame Hoạn sa première femme, fille de ministre, dans le but de sonder et régulariser la situation matrimoniale. Départ de Thúc Sinh (v. 1499-1788).

Hoạn Thư procède au kidnapping de Kiều l’amène à son palais comme servante, l’oblige à servir à genoux elle et son mari qui, trop faible, ne peut qu’essuyer ses larmes en cachette, (scène de jalousie 1871-1872).

Féroce, malicieuse, perverse, elle garde cependant dans son cœur un brin de compassion (ce qui la sauvera plus tard), elle laissera Ki?u s’isoler dans une pagode et renoncera à la poursuivre quand Kiều s’enfuit avec quelques objets de culte volés (v. 2027-2032).

Kiều trouve refuge dans la pagode de Giác Duyên mais retombe dans la prostitution. Elle y rencontre un chef de guerre valeureux Từ Hải (v. 2165-2230). Le héros au grand cœur, la femme noble et belle connaissent un hymen heureux. Au bout de six mois, “l’Aigle” prend son essor vers les grands espaces pour fonder son “empire” (v. 2231-2248). Retour triomphal de Từ Hải (v. 2249-2472).

Par compassion pour le peuple et nostalgie du pays natal, Kiều conseille à Từ Hải de se rallier à Hồ Tôn Hiến, plénipotentiaire de l’Empereur, qui le trahit.Từ Hải meurt vaillamment! Faite prisonnière, Kiều est déshonorée et obligée de jour du luth (v. 2565-2580) devant Hồ Tôn Hiến. Celui-ci la force à épouser un chef de tribu. Kiều se jette dans le fleuve Tiền Đường pour ne pas survivre à son mari dont elle a causé la mort, et pour mettre un terme à son déshonneur. Son karma n’ayant pas encore épuisé tous ses effets, elle est sauvée des eaux par une bonzesse, devient bonzesse elle-même. Par ses bonnes actions, son karma est transformé par le Ciel, et son nom retiré de la liste des filles “au destin fatal”.

Kim ne cesse de penser à Kiều (v. 2847-2856) la cherche pendant 15 ans, la retrouve dans sa pagode (v. 3131-3190) et la supplie de revenir à lui. Kiều refuse le mariage avec Kim qu’elle aime toujours mais dont elle s’estime maintenant indigne après tant de flétrissures. Sur les insistances de ses parents du jeune homme, de sa sœur devenue entre-temps la femme de Kim, suivant la suprême recommandation de Kim, l’héroïne du poème consent enfin à s’unir par un mariage blanc à celui qu’elle n’a cessé d’aimer. Elle lui joue du luth (v. 3191-3214), en transposant le mode mineur d’autrefois en accords majeurs.

Conclusion philosophique du poème (3241-3252).

Le résumé a été un peu détaillé pour faliciter la compréhension aux lecteurs qui ne voudraient lire que les extraits traduits en anglais par Huỳnh Sanh Thông et en français par Xuân Phúc.

Sur cette histoire d’amour assez simple, le génie de Nguyên Du bâtit un poème de toute beauté, d’une beauté si profonde, si humaine et si poignante qu’à sa lecture, les lannes ruisselent souvent des yeux des Viêtnamiens.
(1) M. Durand, Mélanges sur Nguyễn Du, EFEO, p.13S.

 

 
III. “L’HISTOIRE DE KIEU” ET LA JEUNESSE

À une époque où les écrits ressassaient des thèmes d’une idéologie desséchante Nguyễn Du exprima les aspirations nouvelles de la jeunesse à l’amour, à la dignité, à la grandeur, et à la liberté.

A- Poète inégalable de l’amour.

Nguyễn Du chante l’amour, décrit les tendresses des amants dans les pages les plus chaleureuses de son poème.

Voici la rencontre de deux jeunes gens:


Người quốc sắc, kẻ thiên tài,

Tình trong như đã, mặt ngoài còn e

Jeune fille, d’une beauté vraiment nationale, jeune homme renommé par son talent, don du ciel, les deux cœurs s’avouent une mutuelle tendresse, alors que les visages gardent encore leur réserve (v.164).

* Le mal d’amour :


Sầu đong càng gạc càng đầy

Ba thu gon lại một ngày dài ghê.

La charge de tristesse, à mesure qu’on y puisse se remplit davantage à chaque instant.

Trois automnes se consument dans un jour interminable (v.248).


Tuần trăng khuyết, đĩa dầu hao

Mặt mơ tưởng mặt, lòng ngao ngán lòng.

La lune décroissant, l’huile des lampes tarissant,

Son visage appelait un visage, son cœur soupirait après un autre cœur (v. 252).


Sông Tương một dải nung sừ

Bên trông đầu nọ, bến chờ cuối kia.

Le fleuve Tương s’étalait dans toute son immensité,

L’une attendait en aval, l’autre en amont soupirait (v. 365).

* Les tendres reproches amoureux, le serment d’amour :


Trách lòng hờ hững với lòng

Lửa hương chốc để lạnh lùng bấy lâu

Những là đắp nhớ đổi sầu

Tuyết sương nhuốm nửa mái đầu hoa râm

Quelle cruelle indifférence! s’écria-t-il,

L’encens et le feu à peine allumés, pourquoi les avoir laissés se refroidir pendant si longtemps?

Le regret alternait sans fin avec la tristesse.

Neige et frimas ont teinté en blanc la moitié de ma chevelure (v.381).


Vừng trăng vằng vặc giữa trời

Đinh ninh hai miệng, một lời song song

L’orbe de la lune resplendissait au milieu du ciel,

Face à face ils prononcèrent à l’unisson le même serment solennel (v. 449).

* La séparation : quand Kim Trong dut s’absenter pendant de longs mois pour aller aux obsèques de son oncle.


Trăng thề còn đó trơ trơ

Dám xa xôi mặt mà thưa thớt lòng

La lune du serment brille là-haut immuable,

Même loin de mes yeux, seriez-vous jamais loin de mon cœur? (v. 451).


Đã nguyền hai chữ đồng tâm

Trăm năm thề chẳng ôm cầm thuyền ai

Puisque nous nous sommes juré fidélité pour la vie,

Je fais le serment de ne jamais passer avec ma cithare dans la barque d’autrui (v. 555).

Les sanglots déchirants de Kiëu quand elle accepte de tomber dans la déchéance pour sauver son père, et réalise qu’elle ne peut honorer son serment.


Ôi Kim Lang, hỡi Kim Lang

Thôi thôi thiếp đã phụ chàng từ đây

Oh Kim! Hélas! Mon cher Kim!

C’en est fait, je vous aurait trahi à partir de ce moment! (v. 755).

* Le désespoir de Kim Trong à son retour :


Triste et pensif, il passait de l’éveil au rêve.

Son sang coulait avec ses larmes; son âme le quittait, s’échappant dans les songes (v. 2835).


Nỗi lòng nhớ đến bao giờ

Tuôn châu đòi trận, vò tơ trăm vòng

Chaque fois qu’il pensait à la triste situation de Kiều

Ses larmes se répandaient en maintes crises

* Enfin l’union :


Canh khuya bức gấm rủ thao

Dưới đèn tỏ rạng má đào thêm xuân

Tình nhân gặp lại tình nhân

Hoa xưa, ong cũ mấy phân chung tình

Sur la nocturne intimité, les rideaux de brocart laissent tomber leurs franges.

La lampe avive l’éclat printanier des joues de pêche.

Voici que l’amant retrouve l’amante;

La fleur et l’abeille d’autrefois communient plus que jamais dans leur amour.

Romantique, Nguyên Du sait chanter la beauté d’un paysage, l’associer à la joie. La mélancholie ou le désespoir des amoureux. Les jeunes séduits par le romantisme français y trouvent leur Victor Hugo, leur Lamartine:

“Un seul être vous manque et tout est dépeuplé”
(Một người vắng vẻ, cả trời hoang vu)

– Nguyễn Du:


Cảnh nào cảnh chẳng đeo sầu

Người buồn cảnh có vui đâu bao giờ.

Quel paysage n’eut été chargé de sa mélancolie;

Pour un cœur triste est-il un paysage joyeux?

On retrouve le même thème de pèlerinage sur les lieux de la passion naissante chez les trois poètes:

– Victor Hugo:


Vous êtes, ô vallon, la retraite suprême

Où nous avons pleuré nous tenant par la main (Tristesse d’Olympio)

Lamartine:


Oh Lac! l’année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,

Regarde, je viens seul m’asseoir sur cette pierre,

Où tu la vis s’asseoir”. (Le Lac du B.)

– Nguyên Du:


Bâng khuâng nhớ cảnh nhớ người

Nhớ nơi kì ngộ vội rời chân đi

Một vùng cỏ mọc xanh rì

Nước ngâm trong vắt thấy gì nữa đâu

Poussé par son ardent désir de revoir le paysage,

De revoir l’être aimé, de revoir le lieu de la rencontre merveilleuse, en hâte il s’y rendit,

L’herbe était là dans sa foisonnante verdure,

L’eau limpide y dormait… et c’était tout.

On retrouve le même enthousiasme pour la vie, pour l’amour, car le bonheur est réel, mais pourrait être éphémère:

– Ronsard :


Vivez si m’en croyez n’attendez à demain,

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

(A Hélène)

Nghe ta em hãy sống đi,

Ngày mai còn đợi làm gì, em ơi !

Hôm nay hãy hái hoa đời !

(traduction Lê Hữu Mục).

– Lamartine:


Cueillez, cueillez la rose au matin de la vie …

Ainsi l’homme courbé sous le poids des années,

Pleure son doux printemps qui ne peut revenir. ..

… Pour nous, de notre heure incertains,

Hâtons-nous d’épuiser la coupe de la vie,

Pendant qu’elle est entre nos mains” (Elégie)

Nguyễn Du chante l’ardeur des jeunes dans la recherche de l’aimé(e). Moderniste, il accorde ce droit d’aimer à la femme; illa libère des contraintes de la morale traditionnelle. Kiều traverse seule le jardin nocturne (v. 432) pour rejoindre son amant qui croit rêver en l’entendant chuchoter: “à travers l’étendue déserte et la nuit tardive, pour l’amour j’ai dû me frayer un chemin jusqu’à l’amour. (v. 441)


Nàng rằng: “Khoảng vắng đêm trường

Vì hoa nên phải đánh đường tìm hoa

À merveille le poète dépeint l’émotion, la tendresse, l’épanchement, l’allégresse triomphale.


(449) Vừng trăng vằng vặc giữa trời

Đinh ninh hai miệng một lời song song

(1295) Khi gió gác, khi trăng sân,

Bầu tiên chuốc rượu, câu thần nối thơ

Ils goûtaient l’air frais sur la terrasse,

Contemplaient le clair de lune dans la cour,

Demandaient l’ivresse à la gourde des immortels,

Ou composaient de beaux poèmes en improvisant à tour de rôle.

Rénovateur, Nguyên Du réfute le concept “liệt nữ bất canh nhị phu”, de sacro-sainte fidélité à un seul homme, même après sa mort ou sa disparition. Kiều aima passionnément une seconde fois, quand elle rencontra Từ Hải, un héros digne d’elle. Fidèle, elle se suicida quand ce grand amour fut brisé par Hồ Tôn Hiến.


(2287) Vinh hoa bõ lúc phong trần

Chữ tình ngày lại thêm xuân một ngày

Cette gloire en fleur les dédommagea des jours de vent et de poussière,

Et leur amour chaque jour se colorait d’un plus vif éclat printanier.

B- Chantre de l’indépendance, de la dignité nationale chères aux jeunes.

Kiều, est un chef-d’œuvre typiquement vietnamien. Descendant d’illustres lettrés imbus de culture chinoise, mais aussi baignant dans le milieu populaire avec des chansons populaires “ca dao” qui ont bercé l’âme du peuple, Nguyễn Du utilise cette prodigieuse musique et cette poésie née du peuple et qui va droit au cœur du peuple pour créer un chef-d’œuvre typiquement national.

Les Trần, Lê Lợi, Nguyễn Huệ, vainqueurs des Mongols, des Chinois, des Siamois, ont essayé de consolider la libération politique par la libération de la langue et de la littérature. Traduisant le nationalisme du peuple, Nguyễn Du a édifié le Monument de l’Indépendance littéraire du Viet-nam.

Il a adopté la métrique 6+8 de la chanson populaire, plus souple, plus vivifiante que la rigide métrique classique chinoise 7+7. Nguyễn Du n’a manqué aucune occasion de marquer l’indépendance nationale.

Premier Ambassadeur en Chine il fut invité par les mandarins chinois à visiter une fabrique de poteries chinoises et sollicité d’écrire des vers destinés à la décoration d’une assiette; il écrivit sous les yeux intrigués des Chinois, qui s’attendaient à un beau poème en chinois, ces deux vers vietnamiens en caractères vietnamiens parfaitement indéchiffrables pour les célestes:


Nghêu ngao vui thú yên hà

Mai là bạn cũ, hạc là người quen

Je chante à loisir en me promenant sous la fumée et la brume du soir,

Le prunier est mon ami et la grue ma compagne.

(Le prunier est le symbole de la noblesse d’âme, la grue symbole de la liberté, de l’indépendance);

Par arrogance l’élite des anciens écrivaient en chinois. (Actuellement certains jeunes n’ont pas la chance d’apprendre la langue maternelle. Ils parlent anglais, français ou un sabir truffé de mots étrangers.) Face à ce flottement identitaire, Nguyên Du écrit son poème en vietnamien et en fait un véhicule de culture nationale.

D’après le poète Lưu Trọng Lư, le Kiều est la seule œuvre populaire pouvant servir de base à l’édification d’une histoire littéraire propre au Viet-nam, indépendante de la Chine

Nguyễn Tiến Lãng (Indochine illustrée 31-12-1942) écrit:


Si le peuple vietnamien croit se reconnaitre dans le personnage de Thúy Kiều, jeune fille parée de tous les dons de la nature, victime de son destin et de son cœur, c’est bien parce que son existence historique n’a été qu’une longue succession d’épreuves, de lutte, de douleur, et qu’il accepta des siècles entiers de servitude, alors que dans son cœur ne s’éteint jamais le sentiment de dignité nationale”.

C- L’Epopée.

Kiều n’est pas seulement un poème romantique où l’on se lamente sur sa destinée. Son auteur a aussi le souffle épique comme Victor Hugo. (Légende des Siècles)

Từ Hải, l’ambition des jeunes, soudain surgit, venant des horizons lointains comme un grand et noble chevalier, figure digne des légendes qui peuplent les rêves d’enfant, de Robin des Bois, Napoléon, Alexandre le Grand, Nguyên Huệ …


Râu hùm, hàm én, mày ngài,

Vai năm tấc rộng, thân mười thước cao,

Đường đường một đấng anh hào,

Côn quyền hơn sức, lược thao gồm tài.

Đội trời, đạp đất ở đời,

Họ Từ tên Hải vốn người Việt Đông,

Giang hồ quan thói vẫy vùng,

Gươm đàn nửa gánh, non sông một chèo…

Moustache de tigre, mâchoire d’hirondelle …

Superbe allure, prestance guerrière.

Au premier coup d’œil, Kiëu reconnait en lui un être hors de pair, un créateur d’Empire.

Le héros au grand cœur, la femme noble et belle accomplissent l’union désirée des phénix. (v. 2211)


Trai anh hùng, gái thuyền quyên

Phỉ nguyền sánh phượng, đẹp duyên cưỡi rồng.

Héros invincible, il remue ciel et terre, parcourt le pays de long en large, renversant toutes les citadelles sur son chemin.

Epris de liberté, d’indépendance, il n’accepte que le Ciel au dessus de sa tête.

Chọc trời khuấy nước mặc dầu (v. 2474)


Dọc ngang, nào biết trên đầu có ai !

Magnanime, il ne laisse pas les crimes, les injustices impunis.


Anh hùng tiếng đã gọi rằng, (v, 2429)

Giữa đường dẫu thấy bất bằng mà tha

Il défie même l’Empereur.


Sức này đã dễ làm gì được nhau (v. 2470)

L’Empereur TV-duc, qui comme tous les Empereurs, lisait “L’histoire de Kiêu”, voyait en Nguyên Du un révolté et l’aurait puni de 30 coups de bâton.

Certes, confucéen, l’auteur prône le respect de l’ordre établi, de l’Empereur investi du mandat du Ciel. Mais en profond confucéen il pense aussi que quand celui-ci a failli à sa mission, il faut le remplacer.

Devant la misère du peuple, les inégalités, la corruption où il est englué:


Một ngày lạ thói sai nha,

Làm cho khốc hại chẳng qua vì tiền

devant l’anarchie, la dévastation (deux siècles de sanglante rivalité Trịnh Nguyễn qui ruinent le pays, détruisent les familles), Nguyễn Du sans doute rêve d’un Héros qui ramène paix, prospérité, justice sociale, un Nguyễn Huệ qui libère le pays des envahisseurs chinois et règne en maître cinq ans dans toute la zone maritime.


Năm năm hùng cứ một phương hải tần (v.2450)

Le lecteur, nostalgique des valeurs humaines, se passionne pour le héros de Nguyễn Du, tout comme le lecteur anglais pour les Grands et les Rois de Shakespeare qui ont façonné le destin-national. La situation était analogue: les deux pays sortaient d’un siècle de guerre avec sa cohorte de maux, et aspiraient à l’ordre, à la justice, à l’honneur, à la prospérité que lui apporterait un libérateur, un fondateur d’Empire.

Từ Hải est un héros moderne qui croit en lui-même, en sa volonté de réussir, en son talent d’organiser, de communiquer avec ses hommes, de les motiver (proclamation à l’armée, v. 2307), d’imposer la discipline, de réaliser les objectifs fixés.

Tir Hài montre aux jeunes la nécessité d’avoir de l’ambition, de la réaliser dans les domaines politiques, sociaux, culturels, économiques, de fonder des Empires, sans perdre de vue la justice sociale, le bonheur des autres.

D– La défense, la libEration et la promotion de la femme.

Nguyễn Du s’apitoyait sur la condition de la femme de son époque privée des plus élémentaires des libertés “Đau đớn thay phận đàn bà. Il a pris sa défense dans “L’histoire de Kiều”, en faisant d’une femme infortunée un modèle de courage, de dignité, de noblesse de cœur.

Thúy Kiều est (avec évidemment Từ Hải mais dans un autre domaine), “le seul homme du roman”. Devant la catastrophe familiale, seule cette frêle petite jeune fille, par sa compassion, son courage, son héroïsme, se sacrifie, défie même la mort, pour sauver toute la famille.

Elle ne cesse de défendre son honneur: à son fiancé qui l’aimait et qu’elle n’a cessé d’aimer, elle refuse le mariage, pour sauvegarder ce qui lui reste de virginité, de dignité.

Chữ trinh còn một chút này

Chẳng cầm cho vững lại giày cho tan

Nguyễn Du est réformateur, il libère la femme des trois soumissions (au père, au mari, au fils ainé) “Tarn tong”. C’est Thuy Kiëu qui décide pour la famille.

Il lève l’interdiction de fréquenter les garçons (Nam nữ thụ thụ bất thân). Il admet le libre choix dans l’amour, mais pas l’amour libre, l’amour licencieux. Passionnée, Kiëu s’élance chez Kim la nuit (xăm xăm băng lối vườn khuya một mình) mais maîtresse d’elle-même, dans le souci de garder sa pureté, sa chasteté pour son bien-aimé, elle sait le retenir par une supplication pleine d’autorité et de tendresse. Même la petite Thúy Vên, qu’on pense niaise est capable de grandes décisions : proposer à sa sœur d’épouser Kim, son mari.

Kiều n’est pas passive, elle assume toujours son destin: quand devant le Pavillon Ngưng Bích, le tumulte des vagues vient l’assaillir:


Ầm ầm tiếng song kêu quanh ghế ngồi

Elle se dit comme le marin de Paul Valéry dans le Cimetière Marin “Le vent se lève, il faut tenter de vivre”.

Kiêu est courageuse. Devant le général vainqueur par traîtrise, elle osa rendre hommage à Từ Hải: “mon mari était un héros. Le vaste ciel. la mer immense étaient le théâtre de ses ébats”.

Nguyên Du chantre de la Liberté, de la lutte contre l’Injustice, dresse ainsi la frêle Kiều contre le tout puissant plénipotentiaire de l’Empereur. Ce défi audacieux frappe notre esprit et nous rappelle les célèbres vers de Lamartine:


La Liberté que j’aime est née avec mon âme

Le jour où le plus juste a bravé le plus fort.

E- Nguyễn Du chantre des nobles sentiments qui animent le cœur des jeunes, comme l’attachement à la justice, à l’idéal du gentleman.

Les jeunes sont très sensibles. Ils se révoltent contre l’injustice. Nguyễn Du pose Từ Hải en noble justicier.

Anh hùng tiếng đã gọi rằng

Giữa đường dẫu thấy bất bằng mà tha

* L’idéal Gentleman (người quân tử).

Dans le langage de Confucius, người quân tử, le gentleman, l ‘homme de qualité, est déterminé par sa valeur morale et sociale comme un être humain accompli dont la vie est guidée par les cinq vertus cardinales (ngũ thường) qui sont: nhân, nghĩa, lễ, trí, tín.

Les jeunes admirent Kim Trong que Kiều honore comme un Gentleman (v. 3181):


Thân tàn gạc đục khơi trong

Là nhờ quân tử khác lòng người ta

Nhân : L’humanité, l’amour du prochain.

Kiều offre sa vie et sacrifie son amour pour sauver sa famille. Le message de Nguyễn Du est un message d’amour universel.

Nghĩa : Devoir, fidélité, gratitude.

Ces bases de la morale confucéenne et bouddhiste sont sans cesse présentées dans “L’histoire de Kiều” dans des vers harmonieux et touchants.


Công cha nghĩa mẹ kiếp nào trả xong

Les bienfaits de mes parents, dans quelle existence pourrais-je jamais payer.


Tình sâu mong trả nghĩa dày

Payer la lourde dette d’amour qui lui incombait.


Lấy tình thâm trả tình thâm

Avec l’amour profond elle paie l’amour profond.


Nghĩa trọng nghìn non

Ma gratitude est lourde comme les montagnes.


Nhỡ khi lỡ bước, sẩy vời

Non vàng chưa dễ đền bồi tấm thương

Je me rappelle le temps où le sol se dérobait sous mes pas, où j’étais au fond du précipice, la compassion que vous me réserviez alors, une montagne d’or ne pourrait en payer le prix!

Tin : Loyauté, respect de la parole donnée.

Exemple: Kiều et Kim Trọng toujours fidèles à leur serment d’amour.

Kiều garde I’image de Kim dans son cœur:


Tường người dưới nguyệt chén đồng (v. 1939)

Tin sương luống những rầy trông mai chờ

Ô souvenir! celui qui naguère sous la lune avait vidé avec elle la coupe du serment, jour après jour ne devait-il pas attendre de ses nouvelles, toujours en vain?

Kim après la glorieuse réussite aux concours mandarinaux ne cesse de se tourmenter sur le sort de sa bien-aimée.


Bình bồng còn chút xa xôi

Đỉnh chung sao nỡ ăn ngồi cho an. (v. 2938)

Alors que son destin d’herbe aquatique, de lentille d’eau l’entraine vers de lointains rivages.

Comment pourrai-je jouir en paix de cette vie de luxe et d’opulence, le roman est un modèle d’amour loyal de fidélité à toute épreuve pour tout un peuple (Truyện Kiều là cái gương phong tình tiết nghĩa cho người cả một nước soi chung – Phạm Quỳnh).

 
IV. VALEUR MORALE ET MODERNITE DU TRUYEN KIEU

Nguyễn Du prête sa voix merveilleuse à la plainte des hommes.

Dans la tragique histoire d’une jeune fille, observateur critique de son siècle, il dépeint le drame de tout un peuple et en tire des enseignements précieux.

“En cent ans de cette histoire humaine, comme talent et destinée se plaisent à s’affronter! À travers tant de bouleversements, mers devenues champs de mûriers, que de spectacles à frapper douloureusement le cœur! Oui, telle est la loi: nul don qui ne doive être chèrement payé, et le Ciel Bleu a coutume de s’acharner sur le destin des joues roses”. Il a conçu son œuvre dans les années du XVIIIè siècle.

Ce siècle de désastre national, de noire oppression est marqué par la déchéance des Empereurs Lê, la débauche et l’incapacité des seigneurs, des troubles et guerres civiles incessantes avec leur cortège de misères, d’horreurs, de sang versé, et de haines accumulées, l’effondrement des valeurs morales.

Les Grands eux-mêmes paient très cher les faveurs accordées par le Ciel: Empereurs renversés, assassinés, Seigneurs Trịnh acculés au suicide ou à la retraite monastique, généraux vainqueurs exécutés en pleine gloire, l’Empereur Quang Trung lui même, sauveur et espoir du pays, le Napoléon du Viet Nam, vainqueur de toutes les coalitions des seigneurs Nguyên. Trinh, des Lê, des Siamois, des Chinois, enlevé par la mort à 40 ans, sa tombe profanée, sa femme et tous ses jeunes enfants exécutés.

Pour le petit peuple: frustration, exaspération.

Il a offert sa sueur, son sang pour la libération du pays sous Nguyên Huệ, pour sa réunification, dans l’espoir d’une vie meilleure. Pour le mobiliser au combat, de pathétiques discours, de grandes promesses ont été prononcés: Mais la paix revenue, les gouvernants laissent le peuple dans la misère, l’injustice et l’arbitraire.

– NgôThì Nhậm (Ngô Thời Nhiệm), lettré, principal conseiller de Nguyễn Huệ, s’inspirant du réformateur Yi Yin (YDoãn) dont Mencius (Mạnh Tử) prestigieux continuateur de Confucius, considéré comme second Sage, a fait l’éloge, qui se targuait de faire de Nguyễn Huệ un Empereur Sage, proclame l’avènement d’un nouvel ordre au Viet Nam, d’égalité entre riches et pauvres. Malheureusement N guyễn Huệ mourut précocement, et ses successeurs rétablirent un régime rétrograde.

Les promesses ne furent donc jamais tenues. Viet Nam s’enkystait dans un modèle politique sclérosé (chinois) qui lui-même ne prend pas conscience de son retard:

– le pays se coupe de toute relation avec la civilisation occidentale,

– il se prive de l’enseignement moderne, des sciences, de la technologie, de l’industrie qui auraient pu développer des richesses à distribuer,

– il entretient mépris et suspicion pour les commerçants qui auraient pu enrichir le pays.

– il continue d’assurer formation, recrutement et promotion selon les critères de la pensée unique d’une idéologie stérilisante …

Le sort réservé à ce peuple du Viet Nam qui avait si courageusement affronté les combats et tant mérité de la patrie, restait inchangé: la misère sévit comme auparavant. Les héritiers de ces libérateurs ou unificateurs du pays prétendent rester auréolés de la gloire de leurs ancêtres, gardent le mandat céleste, ne se départissent pas du pouvoir absolu et continuaient d’exiger l’obéissance aveugle, et les immenses sacrifices comme du temps de la guerre contre l’envahisseur. Le peuple n’avait ni son mot à dire dans le choix et le contrôle de ses gouvernants ni sa part dans les fruits de la victoire. Les Empereurs laissaient gouverner des partisans flagorneurs, des pêcheurs en eau trouble, sans talent mais dociles. Dépassés par les événements ceux -ci ne pensaient qu’à leur position et à leurs intérêts personnels. Cette oligarchie “trustait” tous les pouvoirs politiques, militaires, économiques, judiciaires, laissait des millions de paysans dénués de tous droits sociaux.

Les hommes de valeur et de génie (comme Nguyễn Du) n’avaient d’autres choix quela courtisanerie obséquieuse le silence souvent plein de noblesse et de profondeur, la philosophie du renoncement, la retraite dans les lieux perdus ou la révolte. Les sujets étaient accablés de corvées et d’impôts (dont celui du sang). Des rabatteurs parcouraient parfois les campagnes (v. 815) pour ramener en toute impunité des jeunes filles pour la servitude (v. 1733) le labeur ou la jouissance.

Sensible aux malheurs du peuple et poussé par la compassion, Nguyễn Du cherche les causes et les remèdes, en puisant sa spiritualité, sa philosophie aux sources mêmes des grandes religions, et des grandes pensées humanistes. Il trouve pour les souffrances:

– une explication dans le Karma Bouddhique;

– une solution individuelle dans les efforts pour améliorer le Karma; dans la philosophie du renoncement (Bouddhiste et Taoïste) pour dissiper les peines consoler ses misères; dans le culte de Bouddha pour trouver le salut.

– une solution nationale dans la critique audacieuse mais déguisée du régime portée par un esprit secret de révolte culturelle, sociale et même politique, car le poème en même temps le roman d’une jeune fille, est la peinture de la société de toute une époque, applicable à bien d’autres époques et à bien d’autres pays.

Là résident la valeur morale, le modernisme et l’actualité du poème.

A- EXPLICATION ET SOLUTION INDIVIDUELLE PAR LE BOUDDHISME:

a/ loi karmique: profondément boudhiste l’auteur a foi en la Loi Fondamentale du Karma (Nghiệp):

La vie présente, heureuse ou malheureuse, d’un individu est le résultat de ce qu’il a fait dans ses vies passées et ce qu’il fait à présent détermine ce qu’il sera dans ses vies futures.

Toute action (bonne ou mauvaise) porte ses fruits (bons ou mauvais) dans cette vie ou dans une vie ultérieure. Cette loi “Karmique” n’a rien à voir avec le jugement d’un dieu quelconque qui surveillerait le comportement moral de l’homme. Il n’y a ni jugement ni pardon. Il faut cependant ajouter que l’homme dans sa vie présente est libre, du moins dans une certaine mesure, d’accomplir des actes qui peuvent aussi radicalement modifier son destin”,

Kiều a un Karma très lourd, dû aux égarements de ses vies antérieures, ce qui explique ses malheurs. Cependant en se vendant pour délivrer son père, en sauvant des milliers de vies humaines, ses mérites ont effacé les fautes des existences antérieures, elle retrouve le bonheur. Cette croyance faussement interprétée comme pessimiste, fataliste, insuffle aux gens désespérés du courage, de l’espoir, de l’optimisme:

V. 2690: “Qui a purgé ses peines renaît à une vie pleine de promesses”

Kiều retrouvera son amour et le bonheur, le peuple vietnamien après ses rudes épreuves renaîtra à une vie meilleure.

Cependant la pratique de ce Bouddhisme (Théravada, petit Véhicule) est difficile. La voie du salut n’est réalisable que par l’individu lui même, sans l’aide d’aucun dieu sauveur. Elle n’est concevable que pour l’élite monastique.

b/ Bouddha Sauveur : par contre la masse a souvent recours aux pratiques religieuses plus faciles dans la recherche d’un but précis et immédiat: Nguyễn Du évoque cette voie populaire du salut qui est le BOUDDHISME DE LAFOI, avec quelques moyens salvateurs de l’école du Grand Véhicule: Prières et invocations du Bouddha Amitabha (Nam Mô A Di Dà Phât] pour s’assurer de sa protection dans ce monde et de son accueil en Terre Pure située à l’Ouest (Tây Phương Tịnh Độ) ou des Boddhisatvas (Nam Mô Quán Thế Âm Bồ Tát, Nam Mô Đại Thế Chí Bồ Tát). Ces êtres qui ont atteint l’éveil sont pleins de compassion pour les misères humaines, et s’abstiennent d’entrer au Nirvana tant qu’ils n’y ont pas fait entrer tous les autres.

Exemple: v. 3032 “Ensemble ils se prosternèrent devant l’autel de Bouddha pour remercier le Miséricordieux d’avoir permis cette résurrection” .

Souvent Kiều invoque aussi le Ciel, Ông Trời, Thiên Đế. La tradition vietnamienne raffermie par le confucianisme reconnait sans équivoque que Ông Trời est un Dieu personnel, transcendant, tout puissant qui gouverne tout. Suprême Justicier il récompense le bien, châtie le mal. Les Chrétiens vénèrent un Thién Chûa, Dieu, Créateur et Sauveur du monde. Les dieux sont pleins de compassion pour les hommes.

On prie Dieu, le Ciel, Bouddha, et les Bodhisattvas pour implorer le pardon ou l’aide ou un transfert de mérites. Ces cérémonies et prières ont leur valeur dans la satisfaction de l’émotivité religieuse et des besoins psychologiques des gens moins avancés intellectuellement et spirituellement en les aidant à progresser dans la Voie, mais l’essentiel est toujours de suivre Noble Sentier Octuple (Bát Chánh Đạo).

c/ voie du Bodhisattva (Bồ Tát Đạo)

Prier le Bodhissattva est la pratique courante et facile, mais suivre La Voie est plus difficile car la doctrine est noble, entièrement désintéressée destinée à sauver les autres, pas soi-même. Dans le poème, la Bonzesse Giác Duyên sauve Kiều deux fois mais se désintéresse totalement des précieux présents offerts par Kiều, se retire dans sa pagode au milieu des nuages et va cueillir des simples pour soigner les malades. Dans l’histoire, les Empereurs Lý et Trần montrent la Voie du Boudhisattva; Trần Nhân Tôn après avoir repoussé par les armes” deux fois l’invasion mongole, ramène la paix et la prospérité au pays, délaissa le trône comme s’il s’agissait d’une vieille paire de chaussures, pour se retirer dans la pagode Trúc Lâm et retrouver la Paix Intérieure”.

dl Impermanence des choses et non attachement – recherche du quiétisme dans le boudhisme.

La bonzesse et I’Empereur Trần ont trouvé la Paix Intérieure, la Béatitude, parce qu’ils ont compris la loi boudhique de l’IMPERMANENCE et pratiquent le NON-ATTACHEMENT. Les choses, les richesses, les honneurs, le trône, les êtres, le bonheur, la vie même sont éphémères. Victor Hugo pleurant son enfant écrit “Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent, je le sais, je le sais, 0 mon Dieu!” “Ainsi tout change. Ainsi tout passe, et nous même nous passons” (Lamartine). “Le monde est comme un courant d’eau de montagne qui coule rapidement et change sans cesse” . “L’impermanence est une des caractéristiques de l’homme et de l’univers, le corps est éphémère, la vie est courte”. “La racine du Mal, d’après Bouddha, est la croyance en la permanence des êtres et des choses. Quand nous considérons quelque chose notamment le soi et les siens comme permanent, nous nous y attachons.”

Thúy Kiều par le détachement a trouvé des moments de sérénité (v. 1930 et 2053).

‘Aux pieds de Bouddha, elle enterre sa douleur, enfouit sa tristesse. 0 gouttes bienfaisantes qui, en tombant du rameau de saule, éteignent les feux des passions, lavent des poussières du monde’

‘Kiều trouva refuge dans cet asile au sein des nuages, jours et mois coulant pour elle dans une douce quiétude. Elle psalmodiait les versets, allumant le clair de lune de sa lampe, scandant sur le gong le brouillard de l’aube … vents et lune rafraîchissant son visage, sel et légumes purifiant son cœur’

Ainsi qu’un lac profond, limpide et tranquille, le sage devient parfaitement clarifié et serein, en écoutant le Dharma (Loi Bouddhique)!”, en s’absorbant en méditation dans la tranquillité et le renoncement, en modérant sa nourriture et en vivant dans un endroit solitaire.

Ce recueillement a valu à Kiëu l’évasion des souffrances et des tourments, il lui a procuré les mêmes effets bénéfiques que ceux qu’apporte le CHAN/ZEN (Thiën) pratique de méditation appliquée et enseignée par le Bouddha. “Le Thién qui vise la vacuité, la lumière, la purification de l’esprit est la fleur la plus fine, la plus durable du Bouddhisme. II ne présente aucun caractère proprement religieux. Il survit aux persécutions religieuses, et prospère (actuellement) dans le monde entier, jusqu’à devenir la principale référence bouddhique!’. (cf. vers 1933 avec note d’explication du mot thiên.)

Le Bouddhisme part de l’instabilité fondamentale, de l’absence de permanence, n’exprime pas cependant de pessimisme résigné: comprendre vraiment que tout est éphémère doit produire une conscience tranquille.

e/ Le Bouddhisme a certes parfois dégénéré du fait de l’inculture, de la vie licencieuse de certains bonzes, du dévoiement de la religion vers la magie, la sorcellerie, et l’exploitation de la crédulité publique. Cependant la religion authentique a donné au poème une grande valeur morale, et au pays plusieurs siècles de paix sociale.

f/ Evitant d’entrer dans la forêt inextricable des doctrines bouddhiques, Nguyễn Du a su dégager avec simplicité la QUINTESSENCE DE LA RELIGION, pour guider les jeunes dans la voie du Non-Attachement, de la Compassion et de la Sérénité dans un siècle de souffrance, d’égoïsme, d’agitation effrénée, et dans la recherche de la Fidélité dans l’amour.

Notons qu’en outre il sublime l’amour en l’interprétant selon le bouddhisme comme l’attirance de deux cœurs qui se sont élus et se sont engagés par suite de dettes contractées au cours des vies antérieures, (Karma bouddhique, et réincarnation). Il s’agit de dettes dans toute la force du terme, ici dettes de la jeune Kiều pour le jeune Kim et réciproquement. Citons les plaintes de Kiëu, infidèle malgré elle à son serment, vers 705:

‘Combien de dettes d’amour entre nous, combien de serments échangés qui, pour cette existence, hélas! seront irrémédiablement perdus! Mais dans la vie future, l’encens du serment me liera encore et, buffle ou cheval, je renaîtrai pour exécuter mon obligation.’

Cette pureté du cœur, cette noblesse morale, ce haut sentiment du devoir permettent de faire table rase de quelques critiques qui manquent de profondeur et considèrent que le poème n’est que l’histoire d’une prostituée’ ! Peut on reprocher à Kiều ses vicisstudes, elle qui est l’incarnation de la piété filiale, du sacrifice. Nguyễn Du a même fait déclarer à son amant fidèle qu’elle est restée pure malgré ses avanies. Telle la fleur de lotus, plongée dans la boue abjecte, au milieu de cette abjection même, elle conserve toujours le pure parfum de sa noblesse

originelle.

Quant au seul tableau nu de la littérature vietnanmienne, il est d’un grand réalisme, certes, mais surtout d’une magnifique splendeur, d’une extrême délicatesse, d’une finesse toute asiatique, sans aucune indécence. Il chante la beauté de la femme, ( de son corps comme les grands peintres anciens et modernes. Nguyễn Du refuse la vulgarité, l’érotisme, même quand il fait allusion à l’amour chamel.

B- REFUGE DANS LE TAOÏSME

“La montagne est symbole du yang (dương). Elle est l’emblème des taoïstes et de leur ascension spirituelle, le séjour des Immortels terrestres, le lieu de retraite des ascètes et des randonnées aériennes des méditants.” Ainsi la Bonzesse Giac Duyën, toujours par monts et par vaux, les sages Empereurs Tràn sur le mont Yên Tù, le poète Li Po (Lý Bạch) Immortel exilé, Nguyên Bỉnh Khiêm lettré taoïste désenchanté, Nguyễn Du lui-même, recherchent la solitude au milieu de la nature, le détachement de toutes choses terrestres, le refus de toute contrainte, l’éloignement de la société des hommes et de ses turpitudes.

L’auguste empereur Lê Thánh Tôn, après avoir apporté l’âge d’or au pays, a composé ces vers inspirés du poète taoïste Trang Tử.


Gió thông đưa kệ tan niềm tục,

Hồn bướm mơ tiên lẫn sự đời

Le souffle des pins porte la prière et dissipe les sentiments terrestres,

L’âme du papillon rêve de l’Immortelle et oublie les choses de la vie.

Il pratique le đạo de Lão Tử (Lao Zi), applique le “non agir” qui ne signifie pas ne rien faire.


Le sage met sa personne en retrait,


Elle se retrouve au premier rang

L’étoile polaire gouverne par sa seule présence morale,

Immuable sur son axe, elle reste le centre d’attraction de toute planète.

Cette attitude reflète aussi la révolte des esprits épris de liberté contre la société archaïque et toutes les contraintes qu’elle impose.

Le refuge dans le Taoïsme, dans la méditation (Thiền, Zen, Chanisme que Fong Yeou Lan appelle Philosophie du Silence) n’est qu’une solution individuelle.

Il faudrait une solution nationale aux malheurs du peuple: Il ne semble pas que Nguyễn Du, bouddhiste profond, l’ait cherchée dans le bouddhisme. Pourtant elle existe dans la doctrine du Bouddha. Les Empereurs Asoka, Ly Thái Tổ l’ont pratiqué pour la paix, la prospérité, le bien-être du peuple. Le Bouddha (Confucius aussi) a préconisé le développement économique et la justice sociale pour lutter contre la criminalité, et a enseigné les Dix Devoirs du Souverain: générosité, don de ses richesses pour le bien-être du peuple; culture des vertus morales; élimination des sentiments d’hostilité, de haine, de malveillance; sacrifice de tout, même de sa vie pour l’intérêt du peuple; honnêteté, intégrité; tolérance, compréhension, amour …

Comme solution nationale Nguyễn Du semble évoquer le Confucianisme. Taciturne, il n’est pas homme à se taire: il fait parler ses héros, pour mettre en valeur les vertus du Confucianisme, et en même temps critiquer certains concepts désuets et oppressifs. Il fait porter par Từ Hải l’étendard de la révolte, droit admis et légitimé par le Confucianisme, quand le souverain perd le mandat du Ciel. (Le portrait de Tir Hâi lui est sans doute inspiré par l’héroïque Empereur Nguyên Huệ qu’il a combattu mais admiré en secret, alors qu’il défendait par loyalisme confucéen la dynastie des Lê, qu’il savait condamnée. On a fait des commentaires un peu exagérés au sujet de ce loyalisme). Sous un régime qui prônait la fidélité absolue au monarque, fils du Ciel, et traitait la rebellion de crime des crimes, de délit non seulement politique mais aussi religieux, la glorification d’un rebelle marque l’audace révolutionnaire de Nguyễn Du. Ainsi à l’instar de Nguyễn Trãi, il osa exprimer l’aspiration de peuple aux droits de l’homme, à une certaine démocratie.

C- CONFUCIANISME

Cette troisième voie spîrituelle est basée sur d’humanité (ren, nhân), mais aussi, de responsabilités et de devoirs réciproques dans les relations sociales. Nguyẽn Du exalte les vertus enseignées par Confucius (voir plus haut) l’humanité, la droiture, la sagesse, la loyauté qui se réalisent dans les relations entre souverain et sujet, père et fils, époux et épouse … La stabilité du royaume repose sur la moralité de l’individu et le rôle central de la famille. Le véritable souverain gouverne son peuple uniquement par le modèle moral qu’il donne. Son but le plus élevé doit être le bien-être et la morale du peuple … ” Le Confucianisme est un système politique basé sur la vertu et la conscience’. Quant il faillit à sa mission et provoque par son injustice ou sa tyrannie, la misère et le désordre, alors il perd le mandat céleste et le peuple assume le droit à la révolte”.

La doctrine qui a formé tant d’éminents serviteurs de l’Etat comme Tô Hiến Thành, Mạc Đỉnh Chi, Chu An, Nguyên Trãi … , et qui a inculqué à tout un peuple de nobles qualités morales, doctrine qui a étonné Occidentaux parce qu’il a assuré une certaine cohésion à l’immense Empire chinois pendant 2000 ans’, (deux fois plus que l’Empire Romain) a finalement, avec le temps et par l’effet d’interprétations erronées et abusives perdu sa substance spirituelle pour devenir un enseignement scolastique formel et creux, une phraséologie vide un conformisme abrutissant, oppressif, inhumain, gelant la pensée.

À l’origine le confucianisme basé sur l’humanité (Nhân) implique la réciprocité des devoirs (roi/sujet, père/enfant, mari/femme).

Les empereurs, depuis Hán Vũ Đế (140-87 avant J.c.) (Han Wuti) l’ont élevé au rang de religion d’état et en ont fait une idéologie, un instrument de gouvernement, de soumission au service de l’Empereur en gardant une façade démocratique (gouverner avec humanité), ils transformèrent les trois liens sociaux (tam cương) en relations à sens unique, vertical, pouvoir absolu, obéissance aveugle (assujettissement du sujet au roi, de l’enfant au père, de la femme au mari).

Le précepte “phu xướng phụ tùy” (le mari commence, la femme suit), s’élargit en un code de sujétion à toute la gent masculine (tam todng : tại gia tòng phụ, xuất giá tòng phu, phu tử tòng tử), sujétion de la fille à ses parents, de l’épouse à son époux, .de la veuve à ses enfants.

La sclérose du .confucianisme et le classement hiérarchique (sỉ, nông, công, thương) (mandarins, agriculteurs, artisans, commerçants) finissent par orienter l’élite vers la fonction publique souvent plétorique, non productive et bloque l’initiative pour le développement des activités artisanales, commerciales sont responsables de “l’arriération de la société et de l’économie du pays”. (Léon Vandermeesch). Ces tares persistent encore dans certains pays d’ Asie et même d’Europe.

N guyễn Du dresse un réquisitoire cinglant contre les Empereurs et les mandarins décadents, en leur opposant une prostituée dotée de talents hors du commun (poésie, peinture, virtuose de guitare et du plus sublime des talents: compositrice de pièces musicales) et des plus grandes vertues confucéennes, piété, compassion, chasteté, fidélité; en faisant d’un pirate un héros au grand cœur, défenseur du peuple, en lui vouant une admiration non déguisée.

L’inspiration militante révolutionnaire de Nguyễn Du comme celle de Hugo, (Fonction du poète, Les Chatiments), Lamartine (Epitze), Vigny (Les Destinées), s’engageant par procuration du poème au côté du peuple souffrant et opprimé, témoigne d’une conscience nouvelle de la fonction de la poésie. ” … Alors j’ai compris par quel divin mystère, un seul cœur incarnait tous les maux de la terre”.

Il est important de souligner ici la Modernité de l’éducation que Nguyễn Du préconise pour les jeunes, garçons et filles. Kiều et Kim Trọng reçoivent une éducation complète, rêve de tous les parents de notre temps, car elle place les valeurs humaines et artistiques au même plan que les valeurs intellectuelles, physiques et techniques.

– Formation intellectuelle: littérature, poésie, arts, musique, peinture …

– Formation physique et technique: sports, marche, équilibre mental, équitation, arts martiaux, art du commandement, (‘management’), arts ménagers, broderie tissage, calligraphie … (et certainement l’informatique si Nguyễn Du avait vécu au 20 ème siècle!)

– Formation morale et religieuse: compassion, droiture, loyauté, respect de la parole donnée, fidélité, piété filiale, solidarité familiale, amour du peuple … Nguyễn Du savait que “science sans conscience n’est que ruine de l’âme.”

– Nguyễn Du bouleverse la hiérarchie sociale en faisant épouser à son héroïne,un commerçant (Thúc sinh) et un révolutionnaire issu du peuple (Từ Hải).

N guyễn Du préconise ainsi un Confucianisme moderne qui maintient l’existence de toutes les grandes vertus de sa tradition doctrinale, ainsi que la primauté des intérêts de la société sur ceux de l’individu, mais abolit les contraintes absurdes. En famille, Kiều, bien que fille, jouit des mêmes droits à l’éducation que les garçons, du libre choix de son fiancé de sa vie. Dans la vie publique, le citoyen a droit au bonheur, à la liberté, aux droits de l’homme, ne doit plus être soumis à une obéissance et une loyauté aveugles au souverain quand celui-ci par ses agissements perd sa légitimité. La fidélité, le loyalisme ne sont réservés qu’à la patrie, au peuple et à celui qui les incarnera le mieux, bien qu’on soit en droit de garder dans son cœur une certaine nostalgie pour la monarchie déchue.

Bouddhisme, Taoïsme, Confucianisme se sont amalgamés pour former le système syncrétique des Trois Doctrines (Tam Giâo) qui combiné au Culte des ancêtres, des esprits, des héros … constitue la religion populaire, le fond moral vietnamien dont l’histoire de Kiều est le miroir.

Cette base morale et cette solidarité familiale qui ont sauvé la famille de Kiều, ont servi de bouée de sauvetage à des millions de Vietnamiens dans les périodes anciennes et récentes de troubles et de déliquescence de l’Etat.

Ces valeur sont très actuelles. Elles doivent aussi apaiser la solitude, l’angoisse des individus dans un monde anomique, et les craintes que nous ressentons face aux menaces de l’individualisme et celles que les réussites matérielles du modèle américain font planer sur les pays de culture ancienne.

D- Comme toutes les grandes religions, Nguyên Du enseigne la bonté et l’amour du prochain: Vers 3247, 3252.

‘Que ceux qui ont du talent ne se glorifient pas de leur talent!

Le mot Tài (talent) rime avec le mot Tai (malheur)’

‘La racine du bien réside en nous-mêmes,

Cultivons cette bonté du cœur qui vaut bien plus que le talent!’

Ainsi de la simple conjoncture d’un seul pays, d’une seule époque, Nguyễn Du a su dégager une philosophie universelle, valable pour tous les temps”.

Toutes ces pensées humaines, maintes fois exprimées tout au long du roman, font du Kiều une œuvre profondément morale.

D’autre part les courants de pensées et de spiritualité religieuse auxquelles se rattachent le Kiëu, puisqu’ils traversent toutes les grandes traditions du monde entier, ont pu servir de support à l’ouverture de sa compréhension, à l’accueil favorable et la diffusion du poème au delà des frontières, à son succès mondial et à la globalisation de sa célébrité.

Dans le monde occidental, les excès du matérialisme conduisent à l’émergence du spiritualisme, à la recherche de la sagesse dans les religions. “Le 21 ème siècle sera le siècle des religions”, aurait dit André Malraux. Les Etats Unis, après le redressement économique, entament un redressement moral. En France 1.000.000 de jeunes ont accueilli le Pape à Paris pendant les Journées Mondiales de la Jeunesse d’août 1997, en quête de la spiritualité et d’espérance. La force d’âme de Jean Paul II, et la sérénité du Dalaï Lama impressionnent le monde entier.

En Asie beaucoup de gouvernements préoccupés par le déclin des valeurs morales et les excès de l’individualisme, semblent considérer les religions, dont le Confucianisme, comme un remède. Le Président Lee Kwan Yew, fondateur de Singapour moderne, inspirateur du développement du plusieurs pays d’Asie, regrette que les jeunes de la diaspora chinoise ne gardent de leur culture millénaire que quelques habitudes culinaires et voudrait bien leur donner aussi une nourriture spirituelle’ (The Economist 1996). Selon Nguyễn Tiến Lãng pour les émigrés dominés par la culture occidentale, comme pour les Vietnamiens du temps de la domination des Ming “un des pires périls pour l’âme vietnamienne est de perdre son fonds moral comme le culte des ancêtres, des héros, le respect de la sagesse orientale amalgamée dans les trois doctrines (Tam Giâo) et de prôner un nouvel ordre des choses à la faveur duquella matière ferait oublier l’esprit, les appétits immédiats le sens de l’éternité”.

Quant aux Vietnamiens, dans leur cœur subsiste toujours un vieil amour pour la patrie qui gronde jour et nuit comme la marée de la Mer Orientale”.


Bui một tấm lòng ưu ái cũ,

Đêm ngày cuồn cuộn nước chầu Đông.

Le Truyện Kiều est le lien sentimental qui relie leur cœur à celui de leur patrie. Il est aussi leur nourriture spirituelle, puisqu’ il leur apporte les, bases précieuses de la morale, de la religion, et de la culture nationale dans leur langue maternelle, que Nguyễn Du et porté à la perfection.

 
V. VALEUR LITTERAIRE DU “L’HISTOIRE DE KIÈU” RENCONTRE ORIENT OCCIDENT AU SOMMET DE L’OLYMPE

Des livres entiers ont été et seront sûrement encore consacrés à expliquer l’art de Nguyễn Du, car chaque vers est une perfection. Nous voudrions montrer aux jeunes que Nguyên Du possède un grand talent d’artiste, qui n’a rien à envier aux techniques artistiques qu’on trouve chez les poètes occidentaux; et que surtout il possède ce qu’il y a de plus rare et plus précieux: le don, le génie poétique de ressentir les émotions et de les communiquer aux autres.

A- TALENT D’ARTISTE

Sans jamais avoir lu les poètes occidentaux, Nguyễn Du possède les mêmes qualités littéraires, emploie les mêmes figures de style qu’eux:

Simplicité, naturel, sincérité, beauté:


Người đâu gặp gỡ làm chi,

Trăm năm biết có duyên gì hay không.

Pour le lettré, quand il emprunte quelques idées aux poètes classiques chinois, il les tranpose avec simplicité et bonheur en langue nationale:


Hoa đào năm ngoái còn cười gió đông

Seules les fleurs de pêcher de l’année dernière souriaient encore au vent de l’Est.

– Antithèse, opposition de deux pensées de deux expressions (cách đối ngữ):


Một mình âm ỉ đêm chầy

Đĩa dầu vơi, nước mắt đầy năm canh.

Ainsi tard dans la nuit elle ruminait son malheur, l’écuelle d’huile se vidait, ses yeux se remplissaient de larmes au long des cinq veilles.

– Parallélisme (cách biền ngữ): Deux vers, ou membres de vers sont mis côte à côte pour mettre en relief un portrait ou un sentiment:


Làn thu thủy / nét xuân sơn,

Hoa ghen thua thắm / liễu hờn kém xanh

L’onde automnale frissonait dans son regard 1 les monts printaniers dessinaient ses sourcils.

Les fleurs lui enviaient son éclat Ile saule sa fraîcheur.


Hương càng đượm / lửa càng nồng,


Càng xuê vẻ ngọc / càng lồng màu sen.

Plus fort en devint l’encens 1 plus ardente la flamme,

Plus resplendissants les traits de jade 1 plus rose le teint de lotus.

– Inversion (cách đảo trang) met en valeur le mot inversé.


Vầng trăng, ai sẻ làm đôi.

Le disque de la lune, qui l’a partagé en deux,

(Corneille, Horace): Restait, cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne.

– Suggestion, manière suggestive d’écrire (goi) “Il faut savoir ne pas tout dire, il faut laisser quelque chose à penser” (La Fontaine).


Bên cầu tờ liễu bóng chiều thướt tha

Près du pont un saule laissant trainer sa chevelure soyeuse dans le soir: un saule pleureur, un pont, symbole de séparation suffisent pour évoquer la profonde tristesse de deux jeunes amoureux qui doivent se séparer. Pas la peine d’employer les mots tristesse, larmes …

(Victor Hugo, les pauvres gens): Le vieil anneau de fer du quai plein de soleil. Un seul petit détail suffit pour évoquer avec force tout un port de pêcheurs.

– Anaphore (đầu điệp ngữ) répétition des mots ou d’expressions, pour renforcer l’idée: ici tristesse, exaspération.


Buồn trông của bể chiều hôm :

Thuyền ai thấp thoáng cánh buồm xa xa

Buoogn trông ngọn nước mới sa,

Hoa trôi man mác biết là về đâu

Buồn trông nội cỏ dàu dàu

Tristement elle regardait… Tristement elle regardait. ..


Khi sao phong gấm rủ là,

Giờ sao tan tác như hoa giữa đường (12345…)

Mặt sao dày gió dạn sương,

Thân sao bướm chán ong chường bấy thân.

(Corneille) Dans Horace: Par la répétition du mot Rome, Rome … Camille exprime avec force son exécration pour Rome.


Rome, l’unique objet de mon ressentiment,

Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant,

Rome, qui t’a vu naître et que ton cœur adore,

Rome, que je haïs parce qu’elle t’honore …

– Tableaux de personnage …

D’un trait de plume, il peint, cerne un personnage, le campe dans sa catégorie par son portrait, son langage, et ses gestes. Ex. Le héros, hors du commun. Moustache de tigre, menton volontaire, ressemblant à un héros de légende, langage noble, démarche altière.


Râu hùm, hàm én, mày ngài,

Vai năm tấc rộng, thân mười thước cao.

Đường đường một đấng anh hào …

Notez aussi la force des mots, du rythme,

Le vulgaire maquereau n’a par contre qu’une barbe bien rasée, un costume fastueux, mais aucune autorité,

ses valets derrière lui menaient grand tapage.


Mày râu nhẵn nhụi, áo quần bảnh bao

Truuwosc thầy sau tớ lao xao …

Le truand suborneur Sở Khanh, a beau imiter le parler du héros magnanime. Il se démasque par sa démarche furtive (pousse la fenêtre pour entrer furtivement).

Les tableaux de personnages sont si parfaits que les noms des héros du roman sont devenus noms communs dans la langue viêtnamienne.

– Tableaux de paysages …

Le poème de Nguyên Du est pictural. En quelques mots l’auteur donne les couleurs et nuances essentielles pour illustrer un tableau.

– Réalisme:

Tableaux réalistes merveilleux de la nature, ex: un ciel limpide se reflétant sur les ondes.


Long lanh đáy nước in trời

Thành xây khói biếc, non phơi bóng vàng.

Etincelant miroir de l’onde, où s’imprimait le ciel,

Les citadelles se bâtissaient de fumées bleues,

Les montagnes ensoleillaient leurs pentes d’or.

– Symbolisme:

Tableaux symboliques où sont liés nature et sentiments.

“Objets inanimés avez-vous donc une âme, qui s’attache à notre âme et la force d’aimer”. Ici solitude de Kiëu, quittant le foyer familial, en route vers des contrées lointaines, inconnues: pont couvert d’un linceul de givre blanche, cols noirs de nuages sombres, seule au milieu des roseaux qui susurraient sous le souffle de la brise. Toute la tristesse de l’automne semblait réservée à un seul être.


Nàng thì dặm khách xa xăm

bạc phau cầu giá, đen rầm ngàn mây.

Vi-lô sát sát hơi may,

Một trời thu bể riêng ai một người.

– Pièce de musique:

La poésie de Nguyên Du est musicale, la sensibilité auditive de l’auteur est toute en delicatesse et nuances.

Kiều est une longue symphonie parce qu’on y trouve toutes les tonalités, les accords d’une symphonie classique, accords majeurs et accords mineurs:

– Le chant du loriot, dans la fête du printemps:


Gần xa nô nức yến anh.

– Le ruissellement de la source:


Nao nao dòng nước uốn quanh

– Le grelot du cheval de Kim Trong:


Nhạc vàng đâu đã tiếng nghe gần gần

La musique teintée de lumière: Les mots doubles Lửa Lựu, lập Lòe, Le mot ập et l’harmonie des quatres / L / évoquent les ondulations trépidantes des lumières et le spectacle exaltant d’un jour d’été.


Đầu tường Lửa Lựu Lập Lòe đâm bông.

On trouve des accords mineurs qui se prolongent, comme:

– Les lamentations de Kiều sur la tombe de Đạm Tiên,


Người mà đến Thế Thì Thôi

(répétition des consonnes doubles / Th / qui reproduisent les sanglots).

– Les recommandations poignantes de Kiều à son amant le jour de la séparation (répétition de con), adagio (musique lente), nostalgique et langoureux.


Còn non, còn nước, còn dài,

Còn về, còn nhớ tới người hôm nay

– Le tumulte, la violence des satellites, qui font irruption de tous côtés dans la demeure mettant la maison en ébullition, suivis de la mise à sac complète.


Sai nha bỗng thấy bốn bề lao xao,

Người nách trước, kẻ tay đao

Đầu trâu mặt ngựa ào ào như sôi

… Sạch sành sanh, vét cho đầy túi tham.

– La vocifération de Sở Khanh comme un canon qui tonne,


Sở Khanh quát mắng đùng đùng

– L’ordre bref, sec autoritaire du mandarin:


Dạy rằng : “cứ phép ra hình !”

– Le hurlement de colère, de jalousie de Hoạn Thư,


Tiểu thư vội thét : Con Hoa !

Khuyên chàng chẳng cạn thì ta có đòn !

– La fanfare militaire de la victoire, roulement de tambours rythme allègre des musiques militaires:


Om thòm trống trận, rập rình nhạc quân

etc ...

Et surtout les quatre récitals donnés par Thúy Kiều

* 1er, Récital chez Kim Trong (v. 471-488)

Ouverture avec des mouvements extrêmement rapides, suivis d’une modulation faible au rythme des sentiments de Kiều.


Khúc đâu Hán Sở chiến trường,

Nghe như tiếng sắt tiếng vàng chen nhau

Le champ de bataille de Han et de Sô, où le fer et le bronze sembleraient s’entrechoquer.


Khúc đâu Tư Mã phượng cầu,

Nghe ra như oán như sầu phải chăng.

Serait ce l’air de Tư Mã ? :

“Le phénix à la recherche de la femelle” où on entendait comme une sourde plainte, un long cri de détresse … ?

Accents forts qui s’accentuent en crescendo puis s’affaiblissent progressivement en decrescendo, permettant une virtuosité plus grande.


Tiếng khoan như gió thoảng ngoài,

Tiếng mau sầm sập như trời đổ mưa.

Ngọn dèn khi tỏ khi mờ,

Khiến người ngồi đó cũng ngơ ngẩn sầu …

Andantes caressants comme la brise légère, Allégros brusques comme une averse. La lumière de la lampe palpitait, vive ou faible et l’âme de celui qui écoutait était plongée dans une rêveuse tristesse.

Kiều a joué de la cithare avec toutes les techniques del’ instrument:


Arpège ascendant, arpège descendant, Trémolo avec l’index et le pouce de la main droite, Pincement des cordes à l’aide de l’annulaire de la main droite, Jeu des sons harmoniques en pinçant les cordes aux nœuds de vibration. Pincement de la corde à vide étouffement immédiat du son produit… (Trần Văn Khê, Musique du Vietnam, Ed. Buchet Chastel, 1996, p.227)

En écoutant Kiều on a l’impression d’entendre un orchestre symphonique auquel participent plusieurs solistes de différents instruments (Lê Hữu Mục).

* 2ème Récital chez Hoạn Thư

Kiều n’était pas d’humeur à jouer une pièce entière (v. 1853-1856) Hoạn Thư malgré sa jalousie fut charmée et fera plus tard des éloges.


Bốn dây như khóc như than,

Khiến người trên tiệc cũng tan nát lòng,

Cùng trong một tiếng tơ đồng,

Người ngoài cười nụ, người trong khóc thầm …

Les quatre cordes firent entendre comme un sanglot, comme un cri de détresse, et l’hôte du festin en eut le cœur brisé. A ces mêmes accents tirés de la soie et l’éloecocca, l’une souriait de triomphe, tandis que l’autre pleurait tout bas.

* 3ème Récital devant le général Hồ Tôn Hiến, visage de fer, cœur de pierre, (v. 3570-3580)

Kiều qui n’est pas seulement instrumentiste virtuose de Hồ cầm, a composé la pièce “Le destin malheureux” (Bạc mệnh) dont la musique pathétique a bouleversé les auditeurs, fussent-ils des militaires comme Hồ Tôn Hiến et ses officiers. (Trần Văn Khê, in Mélanges sur Nguyễn Du, EFEO, 1966, p.293)


Một cung gió thảm mưa sầu,

Bốn dây nhỏ máy năm đầu ngón tay

Un air se fit entendre où sanglotait le vent, où pleurait la pluie.

Sur les quatre cordes coulait le sang qui suintait au bout des cinq doigts …

* 4ème et dernier Récital pour son amant, le soir des retrouvailles (v. 3199-3207)

La musique annonce la fin des pérégrinations de Kiëu, une ère nouvelle de sa vie. Elle retrouve le bonheur auprès de son amant. Les accords mineurs sont changés en accords majeurs et la musique rebondit comme un chant de triomphe.


Khúc đau đầm ấm dương hòa,

Ấy là hồ điệp hay là Trang sinh ?

Quel est cet air plein d’harmonie et de sérénité?

Est-ce le papillon ou bien Trang Chu?


Khúc đâu êm ái xuân tình !

Ấy hồn Thục đế hay mình đỗ quyên

Quel est cet air caressant plein de la nostalgie du printemps!

Est-ce l’âme du roi de Thuc ou bien le corps de la râle d’eau? …

L’effet musical est produit par l’emploi des mots bien choisis bien placés, des figures de style, des onomatopées (formation de mots en vue d’une harmonie imitative) … , par exemple pour décrire une rupture:


Gió đâu sịch bức mành mành

Nửa chừng xuân thoắt gãy cành thiên hương.

La gracilité des feuilles de roseaux: Lơ thơ tở liễu buôn mành,

Onomatopées pour le chant d’un ruisseau: Nao nao dòng nước uốn quanh

Pour le galop des chevaux, le cahot de la voiture: Vó câu khấp khểnh, vó xe gập ghềnh

Assonance (du latin assonare, faire écho)

Ici le jeu de voyelles /U /en se répétant fait écho:

Đùng đùng gió giục mây vần

Một xe trong cõi hồng trần như bay

On entend nettement le roulement de la voiture emportée par la bourrasque. Si on remplace le mot giuc avec un /U/ par un mot à voyelle proche comme /ô/, gió thổi, gió lộng mây vần, l’effet d’assonance s’annule.

Racine emploie les /i/dans l’assonance suivante:

Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire

Enfin tout le poème est une pièce de musique envoûtante même pour les gens illettrés. En effet Nguyễn Du bien qu’imprégné de culture chinoise, s’était trempé pendant ses longues années de vicissitudes politiques dans la masse avec ses chansons populaires (ca dao) fruit du génie de la race et de la vie sentimentale du peuple. Ces chansons ont bercé l’âme du peuple pendant des siècles et des siècles.

Il n’est dont pas surprenant que Nguyễn Du ait créé un poème qui se chante avec autant de ferveur que les meilleures chansons populaires, par tout le pays et à travers toutes les générations.

Ainsi l’auteur dépasse les limites du talent pour atteindre les hauteurs du génie.

B- LE GENIE POETIQUE

Les figures de style, descriptions de paysages, images, effets musicaux … ont fait de Nguyễn Du un des meilleurs artistes.

Nguyễn Du est d’abord un grand artiste par ses figures de style, images, effets musicaux, descriptions de paysages. “Son art est médiateur de la nature et de 1 ‘homme, et a le pouvoir d ‘humaniser la nature, d’insuffler la pensée et la passion de l’homme dans tout ce qui fait l’objet de sa contemplation.” (Samuel Taylor Coleridge).


Cảnh nào cảnh chẳng đeo sầu

Người buồn cảnh có vui đâu bao giờ

Ví lô sát sát hơi may,

Một trời thu để riêng ai một mình …

Nguyễn Du a en outre le génie poétique qui permet par un double miracle de recevoir du monde des illuminations des émotions intenses, et ensuite de les communiquer aux autres par des mots touchants, des images exaltantes. C’est l’incantation poétique, sorte de magie envoûtante.

Dans le domaine politique les grands tribuns sont aussi capables de faire vibrer la foule: Le général Bonaparte exalté par la vue des pyramides d ‘Egypte, enflamme le patriotisme de ses soldats par une harangue simple mais incantatoire: “Soldats, du haut de ces pyramides. quarante siècles vous contemplent”!

Virgile, poète romain, évoque toute la douleur des Troyennes exilées par un simple rejet, un vers prolongé sans césure, d’un autre vers:

… Cunctaeque profundum pontum adspectabant…flentes.

Et toutes ensemble vers la mer profonde elles regardaient… en pleurant.

Racine dans Andromaque joue de l’incantation par l’harmonie des sons /a/ et /u/:


Ariane. ma sœur, de quel amour blessée,

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ..

Nguyễn Du par la répétition des /a/ donne une image de l’immensité de l’océan sur lequel les fragiles fleurs (comme la jeune Kiều) flottaient éparses:


Hoa trôi man mác biết là về đâu

La répétition des /âu/ la mélodieuse musique des mots et la confusion de sens due à la prononciation identique de dầu et rầu (=tristesse) créent une impression de tristesse et résignation:


Phận dầu, dầu vậy, cũng dầu,

Xót lòng đeo đẳng bấy lâu một lời.

Ô destin, puisque c’est ainsi, ainsi je t’accepte, mais je souffre pour ce cœur si longtemps fidèle à son serment.

Verlaine dans Le ciel est par-dessus le toit donne à sa plainte le ton d’une incantation par un simple mouvement de la strophe:


Qu’as-tu fait, ô toi que voilà

pleurant sans cesse,

Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà

de ta jeunesse? (Cf. Jean Suberville, Le genre littéraire, passim).

Enfin, incantation sublime celle des vers prononcés par Kiều quand elle réalise qu’elle ne peut honorer son serment, et doit trahir son amant.


Ôi Kim Lang, Hỡi Kim Lang

Thôi thôi, thiếp đã phụ chàng từ đây …

Ô Kim, hélas ô mon cher Kim!

C’en est fait, je vous aurais trahi à partir de ce moment.

Ôi: premier appel à son amant. Comme il ne peut être là pour répondre, Hỡii: deuxième appel angoissé, pathétique vers l’immensité du ciel, sans réponse hélas!

Les /th/ et /ôi/répétés sont des sanglots déchirants. Puis Kiều perd son souffle, murmure d’une voix de plus en plus faible, à peine perceptible: Thiếp đã phụ chàng từ đây et s’évanouit. Nombre de lecteurs Viêtnamiens ne peuvent retenir leur larmes, en lisant ce passage, c’est plus que de l’art, c’est le génie poétique des grand poètes:

Nguyễn Du, rejoint Virgile, Li Po, Shakespeare, Victor Hugo, Corneille, Racine, Tagore …

Ceux-là ne sont pas d’une époque, d’un pays, ils sont de tous les temps, de tous les pays. Ces poètes dans la plénitude de génie se rencontrent au Parnasse avec Apollon, le dieu des poètes et musiciens, ou sur l’Olympe, dans le séjour des dieux.

Le jeune Viêtnamien, comme ses amis Français, Anglais, Européens, Américains, Africains, Australiens, Asiatiques, peut-être fier d’imaginer qu’un de ses compatriotes est digne de siéger sur l’Olympe, parmi les Immortels.

Pour conclure, notons en plus du génie poétique de Nguyễn Du, son audace intellectuelle et mystique, la profondeur de ses réflexions sur les destinée de l’homme, et sa vision de la jeunesse et la société qui reste paradoxalement toujours actuelle.

Pourtant incompris de leurs contemporains, Nguyễn Du, ainsi que Lamartine espèrent que les générations futures déchifferont un jour leur message.


Bất tri tam bách dư niên h
ậu

Thiên hạ hà nhân kháp Tố Như ?

Comment savoir si d’ici trois cent ans, il existera encore sous le ciel une créature pour verser une larme au souvenir de Tố Như ?

Fin

retour

Thẩn thơ lúc tỉnh lúc mê,

Máu theo nước mắt, hồn lìa chim bao